lundi 25 octobre 2010

Eric Donfu réagit à l’élection d’un nouveau maire pour le Havre.

Sociologue, auteur, chargé d’enseignements en sociologie de l’opinion à l’université de Paris VII, ancien élu socialiste (1989/2001) de la ville du Havre, candidat aux deux dernières élections municipales, Eric Donfu connait bien la vie politique havraise. Il nous livre ici ses commentaires

Que vous inspire la décision d’Antoine Rufenacht ?

Une demi-surprise, en fait. L’homme a un coté baroque, une façon de faire les choses pas comme les autres que l’on avait un peu oublié. Je me souviens par exemple qu’en 1989, il avait proposé publiquement de ne pas se présenter à la mairie si les socialistes, conduits à l’époque par Patrick Fouilland, présentaient leur propre liste, en contradiction avec l’accord national qui les liait avec la liste sortante communiste. C’est comme son soutien à Debré en 1981… Classique, voire austère, l’homme aime aussi surprendre, c’est sa liberté et c’est aussi son style. Donc le coté incompréhensible du retrait de celui qui déclarait être là jusqu’en 2017, pour le 500eme anniversaire de la cité, peut lui ressembler.

Comment juger son bilan ?

Sur le plan de l’urbanisme, c’est un bon bilan, incontestablement. Le Havre a été transformé, de la gare aux docks, du quartier de l’Eure à la Mare Rouge, et les chantiers en cours vont parachever sa nouvelle identité, avec le tramway notamment. Il a également fait évoluer l’image de la ville, grâce au classement à l’Unesco notamment et nous engage positivement dans le Grand Paris. Sur le plan économique et social, mon appréciation est plus nuancée. Le Havre reste une ville sinistrée, et je ne vois pas de projets susceptibles de relancer l’emploi et la cohésion sociale.

Et l’arrivé d’un nouveau maire, jeune, quatre ans avant l’échéance municipale ?

J’ai bien connu Edouard Philippe à son arrivée, en 2001. C’est un jeune homme brillant, pragmatique, ouvert, capable d’élever le niveau comme je lui avais dit à l’époque. En lui passant aujourd’hui le relais, Antoine Rufenacht fait une alliance des générations. Un peu, toutes proportions gardées, comme François Mitterrand nommant Laurent Fabius premier ministre à 38 ans. Il est trop tôt pour juger le nouveau maire, et il devra assoir sa légitimité, tant à la ville qu’à la CODAH. Mais je sens qu’il a toutes les capacités pour réussir. Et la « nouvelle génération passe à l’action » était déjà mon slogan en 1993, à 31 ans.

Pour la gauche havraise, ce retrait d’Antoine Rufenacht est-t-il une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

Ce retrait, même de façade, change la donne. Pour la gauche, c’est un défi majeur. Indépendamment du contexte national, comment faire envie à la population et créer un désir de victoire ? Comment apparaitre porteur de solutions pour les vingt ans à venir ? Comment réussir à faire une liste commune, de large rassemblement dès le premier tour ? Et se mettre d’accord sur un nom pour emmener la liste à la victoire ? A l’évidence, elle en semble bien loin aujourd’hui… Avec le retrait de l’homme qui structurait la vie politique locale, la donne a changé et conduit la gauche havraise à changer aussi, pour ne pas sombrer en 2014. Je me souviens que lors de la démission d’André Duroméa en octobre 1994, soit moins de six mois avant l’échéance municipale de 1995, j’avais déclaré « A l’heure ou tant d’élus s’accrochent pathétiquement à leurs sièges, (sa) décision pouvait être saluée unanimement ». Je pense que, 16 ans après, la même déclaration peut s’appliquer à Antoine Rufenacht, quelles que soient ses motivations inavouées, personnelles ou politiques.